Un hommage
Le nègre marron fut le premier contestataire de la loi de l’esclavage. C’est celui qui s’est libéré de ses chaînes et a reconquis sa liberté. Refusant l’avilissement des plantations de cannes à sucre, il retrouve sa dignité en se réfugiant dans la forêt, à l’abri d’un système qui lui a été imposé.
Choisir le titre de NèG’ MARON, est un hommage à ces hommes déracinés qui ont combattu seuls, face à toute une société, et qui ont été dénigrés et oubliés. Ce titre est aussi un parallèle avec certains jeunes désœuvrés, sans repères, qui n’ont pas trouvé leur place dans cette société et en refusent les règles.
Ce film est le récit de jeunes amis arrivés à un carrefour de leur vie. Il raconte, principalement, l’histoire de ce jeune, Josua, pris dans un engrenage dont il ne peut plus sortir et qui décide de fuir pour garder sa liberté.
Les petites mains des Caraïbes
J’ai choisi pour mon premier long-métrage de parler des « petites mains » du système - de ceux qui en profiteront le moins, des jeunes qui sont en bout de chaîne, alors qu’ils démarrent leur vie d’adulte… dans les Caraïbes.
Je suis moi-même issu d’une famille modeste et j’ai toujours été concerné par cet aspect social. Je ne fais que traiter d’un sujet que tout le monde connaît, dans une société caricaturée, d’un côté comme de l’autre.
Je ne souhaite pas faire une œuvre politico-sociale. Mon écriture et mon envie de réalisation ont été guidées par un regard simple, sans parti pris et profondément humain, sur la vie de ces jeunes, sur leurs désirs, leurs rêves et leurs désillusions.
Raconter l’histoire de jeunes désœuvrés guadeloupéens au commencement du troisième millénaire répond à plusieurs besoins :
Donner des images de lui-même à un public antillais car il est temps de faire face au miroir du temps présent.
Donner au public métropolitain d’autres images que celles de soleil et de mer des tours opérator.
Développer en tant que Guadeloupéen, un cinéma caraïbéen à mi-chemin entre le cinéma européen de mon enfance et le cinéma américain de mes cinéastes préférés. Nous, Antillais, sommes au carrefour de ces deux grandes cultures, notre identité cinématographique se situe là aussi.
La culture caraïbéenne, du fait même des antillais, s’est toujours trouvée limitée à la musique et à la littérature. Alors qu’elle est bien plus riche que ça !
J’ai un autre regard que celui traditionnellement porté sur notre culture.
Nous sommes à deux heures d’avion des U.S.A. ; la jeune génération, celle des 15/30 ans, est profondément influencée par la culture afro-américain et de ce fait a beaucoup de mal à s’intégrer.
Personnellement, j’ai baigné dans la culture européenne, j’ai été élévé par le cinéma, celui des ciné-clubs, avec des films français, italiens etc… en grandissant j’ai découvert les films américains et afro-américains, à la rapidité d’action, à la lumière, aux textes, au montage… particuliers .
Ce cinéma-là a clairement envie de plaire à ses spectateurs.
Le cinéma européen d’auteur, lui, cherche à faire comprendre.
Je me situe exactement à cette intersection - faire comprendre et plaire. Je souhaite faire un film fort, qui touche, interpelle et de ce fait j’accorde une très grande importance aux décors, à la géographie, afin de m’inscrire dans un espace précis au sein du cinéma français.
Une part de réalité
Il est primordial pour moi de parler de ma communauté en réalisant un film qui parlera de l’essence même de ma famille et de cette communauté. J’ai cette volonté là depuis mes 20 ans. C’est un projet que je mûris très longtemps. J’ai vécu 20 ans à Paris, et 15 ans en banlieue. Les films se situant géographiquement dans ces lieux ont déjà été faits et sans doute mieux que ce que j’aurais pu faire.
J’ai écrit ce que j’ai vécu, ce que j’ai vu, ma personnalité même a imposé ma démarche cinématographique. Dans cette fiction que je tourne, il y a une grande part de réalité.
Il est primordial que certaines scènes du film soient entièrement jouées en créole. La langue française contient parfois des limites dans la traduction du créole qui pourraient trahir la force évocatrice du film. Notre société antillaise est aussi ainsi faite, nous passons dans nos conversations de l’une à l’autre des deux langues sans problème, inventant même une troisième qui caractérise l’écriture de ces écrivains créoles reconnus (Chamoiseau, Pépin, Confiant ...).
La production cinématographique aux Antilles
Ici, il y a un immense réservoir d’artistes antillais, de réalisateurs, de comédiens, de techniciens etc… et ce réservoir n’est absolument pas utilisé, activé malgré des décors et un potentiel fictionnel forts dans tous les sens du terme ! Ici toutes les émotions sont multipliées par dix. Malheureusement l’industrie, tant sur le plan économique que culturel, n’a pas fait le choix de mettre en place une industrie cinématographique. Place a été faite à une culture orale et écrite.
On chante très bien aux Antilles, et nos écrivains sont célèbres et traduits dans plusieurs langues. Les quelques réalisateurs antillais de cinéma ou de télévision sont mal distribués en métropole.
Si demain on doit s’intéresser à la culture créole, il faudra mettre en place des structures de production et distribution. Et concevoir que les projets des africains des Antilles ont une dimension autre que simplement « tribale et intime »!
Je trouve que la plupart des films africains n’ont pas de regard critique sur leurs relations avec l’Etat français, ni-même ne s’auto-critiquent dans ces relations… beaucoup d’entre eux sont plutôt centrés sur les problèmes propres aux africains.
Des valeurs humaines essentielles
Dans les films sincères, capables d’éveiller les consciences, ça parle d’amour, de rassemblement, d’unification…pour cela il faut la présence de tous au sein des productions en Antilles.
Des cinéastes comme Tony Gatlif, Takeshi Kitano, Emir Kusturika, Abel Ferrera, Terrence Malick, Tran An Hung et Pialat… parlent de leur communauté avec une belle âme, une vraie envie de faire partager, de découvrir.
L’objectif n’est pas d’avoir le dernier mot mais d’améliorer la situation. Laisser les gens être ce qu’ils sont profondément, et concevoir qu’il est possible, malgré nos différences, d’avancer ensembles.
Nèg’ Maron se soucie de la valeur humaine, de la liberté, de la dignité…
Des valeurs humaines essentielles.